Transparent Postcards

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jeudi 13 mai 2021

Boato (Elza Soares)

Après être rentré au milieu de la nuit, après l'avoir appelée pour lui confirmer que j'étais arrivé à bon port, je me suis endormi presque tout de suite, mais au bout d'une heure de sommeil j'ai été réveillé par une pluie torrentielle, par le boucan que faisait le velux au dessus de ma tête en s'interposant entre les durs jets absurdes de violence liquide et mon lit souple empli de douces images absurdes, nocturnes et liquides.

Le sommeil mis en cendres par le souvenir ardent de nos baisers, j'ai voulu écouter les liens qu'elle m'avait confiés vers la musique d'Elza Soares....Mon projet paraissait simple : il s'agissait de jeter juste une oreille dans le chaudron inconnu, pas mon âme toute entière.

Moi naïf, qui croyais pouvoir amener mon esprit en petite promenade, comme on le ferait avec un chien pour le pipi du soir avant l'extinction des feux.

Avais-je totalement oublié les cours de chimie du lycée ?

J'aurais dû me douter que jeter dans un chaudron mon oreille, déjà enflammée elle aussi par la douceur ardente et exquise de nos baisers, n'allait éteindre aucun feu, au contraire, cela risquait de provoquer des explosions.
Mais aucune formule mathématique n'aurait pu prévoir le genre de détonations qui se sont produites cette nuit, à l'écoute de ses deux derniers albums d'abord, puis, après avoir parcouru l'abasourdissante biographie d'Elza, à l'écoute de ses premiers enregistrements, que je parcourais avec ce qui restait d'humain dans mon oreille, en remontant la chronologie phonographique d'Elza avec la même fièvre que celle qui saisit le capitaine Marlow lors de sa remontée du Congo, au cœur des ténèbres dessinées par Conrad.
Une fièvre d'apocalypse, en somme, transmise par la voix d'une femme au bout du monde.
 
  
 
 
 

 
















dimanche 15 avril 2018

Battiti di Battiato


Une petite playlist de six morceaux par l'un des deux messieurs Batti (l'autre c'est celui-là) qui régnaient sans partage et sans gloire sur la musique italianophone des 70s (avant que ce monsieur-ci ne se ravise de tant d'intégrité et de solitude et ne finisse par se transformer, dans les 80s, en un étrange idole arrosant chaque été les plages italiennes d'une electropop kitschissime aux paroles arcanes, que tout bon rital luisant de crème solaire s'empressait de reprendre en choeur sans en piger le moindre couplet, ce qui permit d'entendre des hordes de ménagères, de garagistes et de gangsters dire qu'ils cherchaient un centre de gravité permanent, que l'abus de pouvoir rendait la vie misérable et qu'il leur tardait que revienne l'ère du sanglier blanc)
Les six morceaux ci-dessous, eux, vont de la pop psyché au kraut en passant par le hard-rock et le prog. Ils font résonner les echos du Velvet, de Hawkwind et de Tangerine dream, mais on y entend aussi des bribes d'autres choses à venir....enfin, moi j'y entends plein de trucs, mais j'ai peut être encore de la crème solaire au fond des tympans.



                                         
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dimanche 28 février 2016

nez à nez avec zen (ZeN)


C’est le printemps 1992, j’habite à Istanbul depuis bientôt trois ans et je m’apprête à passer mon bac.

Est-ce l’odeur de liberté propagée par l’examen et ses lendemains rêvés ? Ou est-ce que c’est simplement parce que je connais mieux la ville que je découvre depuis quelques mois toute une partie insoupçonnée de sa vie nocturne ?
Est-ce qu’il y a toujours eu autant de concerts rock dans des cafés, des caves, des arrière-cours, des jardins ? Ou est-ce qu’il se passe vraiment quelque chose ?

Je veux croire que la fièvre qui se répand ici comme dans beaucoup d’autres parties de la planète autour d’un certain groupe de Seattle n’y est pas pour rien. J’en tiens pour preuve irréfutable la multiplication d’images de bébés nageurs sur les cassettes vendues à la sauvette devant les jardins du campus universitaire de Beyazit et le long des trottoirs pavés de l’Istiklal. Et on dirait bien que les soirs du week-end chez les groupes amateurs qui peuplent les bars de Ortaköy, à l’ombre des hauts minarets impavides déversant leur morgue dans les reflets dorés du Bosphore, écorcher Smells like teen spirit est devenu une sorte de sport national, nouvelle discipline trop disciplinée malgré le modèle de référence, gymnastique pratiquée maintenant aussi bien par les nombreux adeptes de Jimi Hendrix que par ceux qui, il y a encore quelques mois, ne juraient que pour les reprises de Inxs et Midnight Oil.

Mais rien jusqu’ici ne m’a préparé à ce que je vais vivre ce soir. 

Ege Bamyasi n’est pour l’heure, dans mon esprit, qu’un mot turc flottant dans les étals des épiceries et le lexique du psychédélisme allemand m’est complètement étranger à cette époque, où il aurait pu tout au plus sublimer mes désirs d’imprégnation de culture française par des visions de charcuterie, grâce à l’association souabico-alsacienne entre kraut et saucisses et à l’assonance toute franchouillarde entre jambon et jam-band. 

C’est un pote du lycée qui nous a invités, Coralie et moi. High school friend qui en dehors de l’école est un high friend, puisqu’il a accès à une denrée rare dans ces contrées ultra-prohibitionnistes, un shit d’une qualité que nous réputons insurpassable, et dans des quantités jamais négligeables. Je ne me souviens plus s’il a fait le trajet avec nous ou si nous l’avons rejoint là-bas, ce que je sais par contre c’est qu’avant que le groupe monte sur scène nous avons eu le temps de nous mettre dans des états exhilarants grâce à son élixir. Ça je le sais parce que quelques minutes après le début du concert j’ai eu, pour la première fois de ma vie, l’impression de me retrouver dans un univers parallèle.

La fumette pourtant n’explique pas tout. Sans la transe provoquée par la musique les portes de mes perceptions auraient à peine pu s’ouvrir aux senteurs de musc que libèrent partout, dans le parc où se tient le concert, les pierres encore imbibées des nuits hivernales, suant tout à coup sous leurs manteaux de lichen transpercés depuis l’aube par les premiers effets de l’équinoxe. Mais alors que le jour achève sa course derrière le tapis de l’esplanade et que le ciel au-dessus du parc commence à se parer de colliers stellaires, les trames polyrythmiques et polymorphes que tissent les musiciens chamanes dans le feu des projecteurs se mettent à envelopper ma cervelle et mes os. 

Quand je détourne un instant les yeux de l’estrade pour signifier au pote mon approbation il fait soudain très sombre, et dans l’air noir je distingue à peine les traits de l’ami, métamorphosé en prêtre derviche ou poète soufi, magistrat byzantin ou bandit ottoman, irradiant dans tous les cas mon regard des sagesses antiques et des savoirs occultes que j’attribue nécessairement à un choix musical aussi profond et pertinent. Je le supplie de me révéler les lieux où je pourrai trouver des disques de ce groupe, mais il m’explique qu’ils n’ont jamais rien enregistré, que ZeN est une fratrie de sorciers vouant un culte ardent aux dieux de l’éphémère et qu’à la minutie cryogénique du studio ils préfèrent l’incandescence de la performance improvisée. Tout ça c’est donc de l’improvisation ??? 
Wow.

Un peu plus tard, au cours du concert, un évènement vient corroborer la parole du maître: une coupure d’électricité menace de mettre un terme à tout ce joyeux sabbath, mais les sorciers, imperturbables, poursuivent le morceau sans encombres en se partageant dans l’obscurité les baguettes magiques pour ajouter aux pulsations des tambours d’autres battements, faisant vibrer les poteaux et le bois de l’estrade jusqu’à ce que, au bout de plusieurs années-lumière, la sève électrique revienne irriguer amplis et projecteurs, permettant aux mages supersoniques de terminer le morceau en faisant mugir progressivement les guitares jusqu’au grondement final, leviathan de fracas atonal.





Quand, il y a quelques semaines, on parle à nouveau de tout ça au téléphone avec Coralie et qu’elle me demande si je sais ce qu’est devenu ce groupe, je tape sans grande conviction « zen turkish band » sur le google et je découvre ébahi que, quelques années après les miracles dont nous avons été témoins, les mages ont fini par rompre leur vœu de chasteté discographique et qu’ils ont même fait paraître un opus sur le label de Thurston Moore, Ecstatic Peace !
Un groupe au nom pareil ne pouvait rêver d’une meilleure association.









vendredi 25 décembre 2015

Xmas patchwork (Spectrum, Nick Lowe, Cryin' Shames, Bob Marley)


Evidemment c'est un gros cliché, mais j'assume.
Le truc c'est qu'à Noël j'ai toujours envie d'écouter des musiques avec des choeurs qui font "ooh ooh" et si possible aussi avec des clochettes pour tapisser les oreilles comme les étoiles dans les crèches.
Du doo-wop, du Spector, le 3ème Velvet, "Unchained melody" par les Righteous Brothers, des spirituals aussi, des trucs pour se recueillir, enfin vous voyez le genre.
Aujourd'hui je me suis passé, entre autres, "Endless sleep" de Nick Lowe. Et j'ai repensé à cette interview de Sonic Boom où il raconte comment il a essayé de reprendre le morceau, mais il trouvait pas les bons accords, alors il en a fait autre chose.
Et par dessus il a collé la mélodie et les paroles de "Please stay", des Cryin' Shames, mais pas toutes les paroles, juste un petit bout du refrain, comme un sample, quelques mots à peine, "don't-go-please-stay", répétés encore et encore, et c'est devenu ce truc baignant dans une magie hypnotique dont lui seul a le secret.
Alors bien sûr j'ai récouté. Et le morceau des Cryin' Shames aussi (une reprise des Drifters en fait, écrite à l'origine par Bacharach), avec cette voix incroyablement soyeuse, ointe de pur jus de coeur brisé, cette voix que j'ai longtemps imaginée être celle d'une jeune fille black, et ben non, c'est un petit anglais tout blanc qui chante.
Et après ça, du coup j'ai eu envie d'écouter une chanson de.....Bob Marley!
Je parle bien sûr du jeune crooner, pas du roi des rastas........Je l'ai longtemps évité, celui-là.
Déjà, le reggae, au début, j'avais du mal. Et même quand, passé l'âge de la majorité, j'ai commencé à ajouter dans le jardin de mes hérauts musicaux quelques statuettes en dreadlocks, j'ai pris garde de circonscrire mes fouilles aux souterrains de la maison jamaïcaine, surtout ne pas monter à l’étage pour avoir à faire face à son terrible prophète, dont la toute-puissance sur ses domaines me dérangeait, comme toujours dans ces cas-là.
Et puis, un jour, alors que je voulais bien finalement m'instruire un peu quand même, j'ai fait la rencontre, au fond d’un bac de disques d’occasion, de "I’m still waiting", dans sa version de mille neuf cent soixante cinq.
Marley avait vingt ans à l’époque, il écoutait en boucle les Impressions de Curtis Mayfield, et faisait vibrer sa jeunesse entre les ressorts d’un réverbérateur.





















vendredi 25 septembre 2015

Todd the precog god (Todd Rundgren)



Todd Rundgren fut longtemps un magicien aux powers pop, un guitar hero sans overdoses, un chanteur et multi-instrumentiste très fin et très fun, un producteur aux gros choux dont on pouvait faire ses choux gras, un vidéaste visionnaire...peut être même un être (humain?) doué de précognition.
C'est en tout cas ce que laisse croire l'interview de 1978 tout en bas de ce post, où il annonce, entre autres choses, l'arrivée du téléchargement et du streaming !






lundi 20 juillet 2015

Noms de l'aloi (The Clientele)



Qu’est-ce qu’un bon nom de groupe, ou d’artiste ?
A priori, j’imagine que si une musique est bonne, elle communique son aura au nom avec lequel elle est associée.
Mais est-ce que les Beatles ou les Stones auraient eu le même succès, s’ils s’étaient appelés, chais pas, par exemple the Politicians, ou the Economists ? Et quelle influence aurait pu avoir un chanteur nommé Zimmerman, plutôt que Dylan ?
Qu’est-ce qui fait que, jusqu’à présent, je n’avais jamais vraiment eu envie de me pencher sur la musique de The Clientele ? Le nom, sûrement. Même en scrutant à la loupe le paysage des musiques indépendantes, avec ses corps vivants et ses fossiles, difficile de trouver un nom plus moche que celui-là.
Mais c’est tout aussi difficile, une fois que, par un soir d’été, on a laissé rentrer leur premier album dans sa maison, de ne pas le laisser déteindre sur le paysage en irradiant l’air de son bleu électrique, en le peuplant de senteurs de thym et d’océan, en imitant jusqu’à l’hallucination les lueurs argentées des astres et les paroles dorées des cigales.
Dans ces conditions, plus besoin de louer une maison à la mer pour les vacances, mais shhhh, gardez le secret bien enfoui au fond de votre disquedurothèque, ou l’industrie hôtelière va faire interdire tout ça vite fait et sans ménagement.
Bien sûr, ils ne manqueront pas d’invoquer les intérêts de la clientèle.















lundi 8 juin 2015

gotta be kiddin' (Mott the Hoople, Bowie)

J'ai encore envie de jouer un peu à l'archéologue, avant que la poussière commence à me donner des glaviots.
En fait j'ai dû entendre ce morceau un million de fois, comme tout le monde sans doute, dans les supermarchés, à la plage, au bistrot, sans que j'y prête jamais vraiment attention, super refrain ouais, allez, on passe à autre chose.
Et puis ce soir j'ai mâté un docu sur Ziggy Stardust raconté par Jarvis Cocker, rien de transcendantal, des "talking heads" comme d'hab' (sur fond étoilé quand même!), des extraits trop courts et des trucs que je savais déjà pour la plupart, mais voilà que, quand Jarvis explique comment Bowie s'est mis en tête, après le succès de Ziggy, d'aider ses héros musicaux à lui, il ne parle pas tout de suite de Lou et Iggy, non, d'abord c'est Mott the Hoople.
Le nom du groupe me disait vaguement quelque chose, sans que je puisse vraiment l'associer à une musique en particulier, ils auraient pu jouer un truc indigeste à la Grand Funk Railroad que ça m'aurait pas étonné. Et ben non, Mott the Hoople c'est très bien en fait, et Ian Hunter est un putain de chanteur et de songwriter, d'ailleurs ses albums solo sont très bons aussi.
Mais surtout je savais pas que ce morceau avait été écrit par Bowie, ça paraît évident pourtant, jusqu'au couplet à la Dylan, mais un Dylan comme il n'en existe que dans la tête de Bowie.
Et puis il y a ce clip, qui est un jus concentré des premiers jours de la glam-rock revolution, les hippies sont déjà des vieux cons et les kids reprennent le pouvoir.
Bowie, lui, n'est pas un kid, et il a de la mémoire. L'album qu'il produit pour Mott the Hoople, qui s'appelle comme le morceau (qui d'autre pouvait écrire un truc nommé "Al the young dudes"?), commence par une reprise de Sweet Jane. Comme tout bon joueur d'échec, il devait prévoir au moins deux coups à l'avance.

jeudi 4 juin 2015

Madeleine (Bevis Frond)

prisme triangulaire
Pour expliquer comment j'en suis arrivé là il
faut d'abord que je revienne en arrière d'un an ou deux.

J'avais douze ans ou presque, je rentrais
d'Afrique et j'avais chopé un sérieux virus nommé Led Zeppelin.

Douze ans ou presque, pas d'argent de poche, mais
j'avais une grande mission archéologique à accomplir: compléter la
discographie de ma mère, acheter les vinyles de Led Zep qui n'étaient pas
rangés avec les autres dans le petit placard en bois au-dessous de la
platine Telefunken.

Alors voyons, il y avait le I, le II, le IV,
il fallait donc que je me procure le III de toute urgence. Après le IV je
rentrais en territoire inconnu, je savais même pas à quoi pouvaient
ressembler les pochettes des autres (c'était pas les magazines de musique
destinés aux gamins de mon âge qui allaient me l'apprendre, leur fonction
éducative se limitant à nous donner une idée de la distance sidérale qui
s'étendait entre les tétons et le nombril de Samantha Fox).

C'est ainsi qu'un jour, après avoir été
récompensé d'une somme faramineuse, me permettant de négocier, à défaut
d'un vinyle, l'achat d'une cassette, je notai, à l'aide du gros grimoire
aux pages jaunes, les adresses de tous les magasins de disques du quartier
(au nombre de 3) et je poussai ensuite mes explorations aux limites du
monde connu, ou du moins de la surface que me permettaient de parcourir
mes pieds, seul moyen de locomotion autorisé, sous contrainte de revenir à temps
pour le goûter et les devoirs qui s'ensuivaient. 

Je n'eus pas de chance avec le premier magasin, qui avait définitivement baissé 
le rideau quelques mois auparavant.

Le second ne vendait que de la variétoche italienne.

Le troisième allait changer ma vie.

Je n'y trouvai pas tout de suite le Graal
tant convoité, mais, ayant réussi à vaincre mes réticences, je pus m'adresser
au vendeur et je repartis vers le goûter avec la promesse qu'il allait faire ce
qu'il pouvait pour commander la perle rare. Je repartis aussi sans argent, mais
avec une cassette Best of AC/DC que le vendeur avait réussi à me refourguer et
qui me permit de tenir pendant les longues semaines qui allaient s'écouler
avant mon anniversaire, source d'espoir d'un pactole bien plus fabuleux.

Je dus patienter encore longtemps après
l'anniversaire, la commande n'était de toute évidence nullement aisée. Les
semelles de mes Clarks commençant à rétrécir à force d'allers-retours jusqu'au
bout du monde, je finis par laisser au vendeur mon numéro de téléphone.

Et puis un matin, deux ou trois siècles plus
tard, alors que j'avais perdu tout espoir, on m'invita à m'asseoir près du
combiné, en me disant: "C'est pour toi, c'est un monsieur d'un
magasin...."

À travers les spirales infinies du cordon
téléphonique, la voix du monsieur m'apporta la délivrance: il avait enfin
pu mettre la main sur une relique provenant de cette ère reculée où les garçons
étaient coiffés comme des filles. 

Ce n'était pas le III, fallait pas rêver non plus, mais c'était un Led Zeppelin 
quand même!

Etrange. Le disque ne portait pas de chiffre romain.
Pas de titre non plus sur la pochette, mais des images provenant d'un univers parallèle. Les petites filles blondes à la peau diaphane qui accouraient vers le soleil et le sacrifice qui se déroulait de l'autre cô allaient me nourrir en rêvés extatiques et en cauchemars dantesques pendant de longues années...
Mais surtout il y avait cette chanson, tellement différente de tout ce que je connaissais, avec son piano liquide, ses échos stellaires et ce son de guitare qui semblait provenir de quelque caverne extra-terrestre. Non, décidément cette chanson ne faisait pas de quartier avec mon cerveau. Quelque chose clochait, forcément, puisque ça ne ressemblait à rien de connu. Il fallait donc que je perce le mystère, que je l'écoute encore et encore, mais plus je l'écoutais plus le mystère s'épaississait, jusqu'à ce que je sois totalement envoûté. Je finis par faire écouter tout ça à ma mère, dans un mélange de honte et de crainte, comme si je m'étais résigné à montrer les ravages déjà avancés provoqués sur ma peau par une maladie terrible et inconnue que j'aurais essayé de cacher maladroitement. Elle ne connaissait pas ce morceau (normal, il avait été publié après ma naissance, après donc l'ère préhistorique où elle avait dû émettre, en compagnie de milliers d'autres créatures velues, des cris bestiaux en direction des idoles aux sceptres électriques). Elle dit, je m'en souviens très bien: "C'est beau ça. Très psychédélique. On dirait Pink Floyd" Si seulement elle avait su ce que ces quelques mots allaient engendrer en moi! La pommade qu'ils m'offraient, au lieu de panser les déchirures du réel provoquées par ces premières poussées oniriques
allait complètement me transfigurer de lumières et de sons.
C'est ainsi que je plongeai dans le prisme triangulaire, de l'autre côté de la lune. 

Et puis il m'en fallut plus. Je cherchai d'abord en suivant la flèche du temps, 
qui paraissait pointer vers un mur blanc.

Mais au bout d'un certain temps le mur ne me suffit plus non plus, 
la dureté de l'air qu'il emprisonnait ne me permettant pas de voltiger comme 
j'avais pu le faire autour de l'astre lunaire.

J'entamai alors un voyage dans la direction opposée. 

Je croisai au cours de mon périple toutes sortes d'animaux: des cochons
des chiens, des moutons, une vache...

Je contournai à nouveau la lune....Je
voyageai ensuite à l'intérieur d'une grotte en forme d'oreille, dont la
sortie donnait sur un moulin aux couleurs inversées....

Plus loin, toujours plus loin....

Il y avait bien cet autre disque dans la collection de ma mère, mais déjà la pochette 
n'avait rien à voir avec tous ces voyages, elle était juste hyper moche, avec ses lettres dorées en
relief. Et ce titre à deux balles, "Masters of Rock". 

Il devait s'agir sans doute d'une compil' publiée en toute vitesse par quelque 
marchand vénal dans le seul but d'attirer l'ignare chaland. 

Et puis, surtout, cette musique....Ça ne ressemblait à rien de ce que je connaissais de Pink Floyd. 

Était-ce seulement le même groupe? Je ne reconnaissais même pas les voix....Oui, une opération
commerciale avec des fonds de tiroirs sans doute....Et qu'est-ce que c'était
que ces comptines musicales? Je n'avais plus six ans, quand même! Ayant déjà
dépassé le double au compteur, je pouvais m'enorgueillir de mon goût sûr pour
l'adult rock et ses visées autrement plus artistiques.

Oui, décidément ça ne ressemblait à rien, ce disque.

Et encore une fois, puisque ça ressemblait à
rien, il fallait que je perce le mystère.

Et à nouveau, à force d'écouter, je fus
complètement envoûté.

Je finis par apprendre l'histoire de Syd Barrett
J'en fis mon idole avant même de passer le portail de l'aube.
C'est que le marchand de disques était désolé mais, malgré mes demandes répétées, il ne pouvait vraiment pas me fournir les clés du portail, c'était hors de sa portée. Il finit par me glisser un bout de papier où était griffonnée l'adresse d'un magasin qui pourrait peut être m'indiquer le chemin emprunté par le mystérieux joueur de fifre. Avec tous ces voyages, ces accumulations de cartes géographiques et astrales, mon univers s'était considérablement étendu, mais là, quand même, ce nouveau magasin était VRAIMENT loin, fallait prendre non pas un mais deux bus, et marcher longtemps après ça.
Je réussis à m'y faire accompagner par mon grand-père.
Nous rentrâmes dans la caverne d'Ali Baba sans même avoir à prononcer de  formule magique! Un magasin SPÉCIALISÉ dans le psyché!! 
Des montagnes de disques aux pochettes bariolées dont je ne soupçonnais même pas l'existence!!!
Trop fier cette fois-ci pour m'adresser au vendeur, j'entrepris une fouille minutieuse 
des lieux, jusqu'à ce que mon grand-père s'impatiente et que je me rende compte 
de l'énormité de la tâche. Je ravalai mon orgueil et me dirigeai vers le comptoir. Les
premiers mots du vendeur faillirent me faire chialer comme....
pffff....comme un gamin.
"Non, je l'ai plus et ça va être
difficile de le ravoir celui-là....mais j'ai ça par contre"

Qu'est-ce qu'il essayait de me fourguer,
celui-là?

Encore une compil' douteuse, avec en titre un jeu de mots
racoleur que j'étais désormais en mesure de comprendre, "A nice pair".
Et des seins nus sur la pochette avec ça (faut dire que la paire en question était
autrement plus sexy que les ballons d'anniversaire siliconés de la Renarde, et
je commençais justement à être sensible à ces choses-là, pour peu qu'elles
paraissent humaines...).

Après avoir ouvert la pochette double pour y
lire les titres des morceaux, j'arrêtai de me prendre pour un adulte et
j'eus à nouveau six ans, en compagnie du Père Noël et de la Fée Dents de
Lait: les deux premiers disques de Pink Floyd ensemble sous le même
toit!!!
Je dus faire un beau caprice pour que mon grand-père consente à débourser
le double de la somme prévue.....
Dans l'année qui suivit je fis de ce magasin mon aire de jeux favoris
Jusqu'à ce que le vendeur se tire une (toute
petite) balle dans le pied en me faisant découvrir la musique moderne par
le biais d'un groupe au nom de bigots et de leur disque en forme de bonbon
psychotique.

Mais avant ça j'eus le temps de découvrir,
dans la collection de ma mère, deux disques de Jimi Hendrix. Je pus
évidemment compléter la collection grâce à Monsieur Baba. Et c'est suite à ces
achats qu'il me dit un jour: "Si t'aimes Hendrix tu devrais écouter
ce truc qui vient de sortir" et que je finis par acheter Miasma, de
Bevis Frond.

Maintenant j'y entends plein de trucs,
Hendrix bien sûr, mais aussi Blue Cheer et même des échos des Stooges ou
de Big Star, voire du Dead Moon.... 
A l'époque je connaissais rien de tout ça,
mais ce disque est à mes yeux et mes oreilles le pont entre la fin de mon
enfance et le début de mon adolescence, entre Syd Barrett et Jesus &
Mary Chain, entre les sixties et le punk rock.
Je l'ai revendu, comme un con, au début des 90s, le jugeant à ce moment-là trop passéiste pour un disque moderne.
Mais des fois je retombe dessus, sur le net. 
Et depuis quelque temps ça a pris un drôle de gout de madeleine Quant à savoir si c'est parce que c'est lui qui a bien vieilli ou moi qui vieillis mal, je m'en tape ma paire à moi.